17. Le retour de la gorgone
Béorf hurla à pleins poumons :
— AMOS ! VIENS ICI, AMOS !
Le jeune porteur de masques dormait non loin de là. Il s’était assoupi et avait passé la nuit dans l’herbe. Trempé par la rosée, Amos leva la tête et regarda autour de lui. Son ami, au centre du cercle des monolithes, dansait sur place.
— Mais que se passe-t-il, Béorf ? Pourquoi t’agites-tu ainsi ? demanda le garçon.
— Parce que c’est un miracle ! s’écria l’hommanimal. C’est un miracle ! Elle est là ! Elle est revenue ! Médousa est là ! Juste là !
« Ça y est, pensa Amos en se levant lentement, il me fait encore une mauvaise blague ! »
— Viens ! Viens vite ! insista Béorf.
— Si tu te souviens bien, je ne suis pas le bienvenu dans ce cercle, alors, si ça ne te dérange pas trop, je vais plutôt t’attendre ici.
— J’arrive ! J’arrive !
Amos vit alors que son ami portait sous le bras un magnifique bouclier et une nouvelle arme à la ceinture.
Béorf avait aidé « quelqu’un » près de lui à se lever, puis s’avançait en le soutenant par le bras. Tous deux s’approchèrent lentement du porteur de masques. L’étranger semblait être une… une jeune fille à la peau verte et…
— MÉDOUSA ! hurla Amos. Mais c’est impossible ! MÉDOUSA ! Mais je rêve !
— Mais non, tu ne rêves pas, Amos, c’est bien elle…, confirma Béorf en aidant la fille à s’asseoir à l’extérieur du cercle des monolithes.
— Amos ? Béorf ? demanda la gorgone, étourdie. C’est vous ? Mais qu’est-ce que je fais ici ? Sommes-nous sortis du château de Karmakas ? Et Bratel-la-Grande ? Un miroir ! Je me souviens d’un miroir…
— Mais c’est impossible ! s’écria Amos. Et toi, Béorf, tu as un bouclier et un marteau de guerre maintenant ? Et Médousa, mais comment… ?
— Je ne comprends plus rien de ce qui m’arrive et j’ai terriblement mal à la tête, dit Médousa en se frottant les tempes.
— Explique, Béorf, je suis dans le noir complet ! supplia Amos.
— Oui, raconte, répéta la jeune gorgone. J’étais dans le château d’un sorcier nagas et me voilà assise dans l’herbe mouillée, au milieu d’une campagne quelconque où j’entends le chant incessant des oiseaux…
— Eh bien, commença Béorf, laissez-moi vous raconter une histoire extraordinaire qui vous rendra jaloux !
Le gros garçon commença par raconter l’apparition du visage dans les étoiles. Puis il résuma sa discussion avec la déesse Freyja en évitant soigneusement de dire qu’il avait bafouillé de nervosité. Il informa ses amis du mariage prochain d’Odin et de Freyja, puis parla des grâces, du marteau, du bouclier, du drakkar et de la résurrection de Médousa. À ce moment, la jeune gorgone intervint :
— Tu viens de parler de l’étoile filante, de ton vœu et de MA RÉSURRECTION ? Si je comprends bien ce que tu viens de dire, j’en conclus que j’étais morte ! C’est bien cela ?
— En poussière ! répondit Amos. À Bratel-la-Grande, tu as regardé ton reflet dans le miroir de Junos. Tu le lui avais volé, tu te souviens ?
— Oui, je me souviens maintenant…, reprit la gorgone. Karmakas m’avait forcée à changer Béorf en statue de pierre. C’était la seule façon de briser le maléfice. J’ai choisi, à ce moment, de donner ma vie pour sauver la sienne. Et où sommes-nous maintenant ?
— Bien loin de Bratel-la-Grande ! s’exclama Béorf. Nous sommes sur l’île de Freyja, au beau milieu de nulle part !
— Ce n’est pas faux…, ajouta Amos en ricanant.
— J’aimerais que tu m’expliques quelque chose, Béorf, fit Médousa, les yeux bien cachés sous sa capuche. Tu as voulu me revoir même si je t’ai transformé en pierre… Je t’ai trahi, Béorf, et, toi… et, toi, tu pensais encore à moi, malgré tout ?
— C’est ça, l’amitié, Médousa, répondit Béorf. Parfois, il faut savoir pardonner…
— Et qu’est-ce qui s’est passé depuis ma mort ? demanda encore la gorgone.
Les deux garçons éclatèrent d’un rire sonore.
— Vraiment ? fit Médousa. Il s’est passé tant de choses ?
— Beaucoup plus que tu ne peux l’imaginer ! lança le porteur de masques.
— Amos est même tombé amoureux d’une sirène, continua Béorf. Elle l’a appelé « joli garçon » deux ou trois fois et c’était fait, il était amoureux !
— Et Béorf, ajouta Amos en jouant le jeu, n’a pas été capable d’endurer une demi-journée de régime sans devenir agressif !
— D’ailleurs, j’ai faim ! s’écria le gros garçon, hilare.
— Allez ! ordonna Médousa. Racontez-moi tout, je suis impatiente de savoir ce que j’ai manqué…
Les garçons lui racontèrent en détail leurs aventures. Ils évoquèrent le retour de Yaune le Purificateur, Lolya, les Bonnets-Rouges, leur voyage à Ramusberget et l’œuf de dragon. Amos et Béorf parlèrent aussi de la malédiction qui pesait sur les béorites, d’Upsgran, de Sartigan et des masques de pouvoir d’Amos. Les fées du bois de Tarkasis, Junos, la disparition de Frilla et la mort d’Urban, tout y passa. À la fin, Médousa s’exclama :
— Vous avez fait tout cela en un an ? ! C’est incroyable !
Amos eut alors un malaise. Le porteur de masques se lança sur le côté et vomit.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Béorf.
— Ça va ? fit Médousa.
— Non, ça ne va pas du tout ! Quelque chose me serre l’âme et le cœur. Une intuition à l’intérieur de moi me dit que je dois retourner à la grotte et aider le dragon, je dois le ramener à Upsgran, mais je ne sais pas pourquoi. Plus je rejette cette pensée en me disant qu’elle est tout à fait ridicule, plus j’ai mal au cœur. C’est incroyable quand même ! Cette bête est dangereuse et très agressive. Sartigan avait raison : les dragons sont des créatures violentes créées pour dominer et semer la mort.
— J’ai une idée, dit la gorgone. Nous retournons voir cette fameuse bête et, si elle nous fait des misères, je la regarde dans les yeux et la transforme en pierre ! Pas mal comme idée, hein ? Je suis là, aussi bien m’utiliser pour assurer vos arrières !
— Excellente idée ! confirma Amos. De cette façon, j’en aurai le cœur net. Nous verrons si mes intuitions sont fondées ou non.
— Un seul petit problème, intervint Béorf. Comment allons-nous faire pour descendre jusque-là ? Je te rappelle que la grotte est en plein centre de la falaise et que descendre la paroi rocheuse, sans corde, serait du suicide.
— Mais j’ai encore la solution pour vous ! s’écria Médousa. Je vous rappelle que, sous ma grande cape, j’ai des ailes. Évidemment, je ne sais pas voler, mais je sais… planer. Je ne pourrai jamais me promener dans le ciel comme un oiseau, mais je peux facilement me lancer d’une falaise et contrôler ma chute avec le vent. Et si, par hasard, je manquais de vent, Amos peut toujours m’en envoyer un peu, non ?
— Décidément, Médousa, répondit Amos, impressionné, il était temps que tu reviennes à nos côtés !
— Je suis tout à fait d’accord ! s’écria Béorf avec un grand sourire.
— Alors, ne restez pas là et allons-y ! lança la gorgone. J’ai des tonnes d’aventures à rattraper !
* *
*
Les trois amis, maintenant réunis, marchèrent jusqu’à la falaise. Le vent soufflait avec force et des centaines de grands oiseaux blancs à tête jaune dansaient dans le ciel.
— Il y a assez de vent pour moi ! assura Médousa. Si vous voulez, je me lance en bas et je plane vers la grotte. Une fois à l’intérieur, j’évalue la situation et je vous fais signe ! Ça va ?
— Parfait ! répondit Amos. Moi, je me tiens prêt au cas où le vent faiblirait.
— Et moi…, fit Béorf, eh bien, moi… je me croise les doigts !
La gorgone se tourna vers le vide et laissa tomber sa cape. Les garçons virent deux grandes ailes se déployer. Les cheveux-serpents de leur amie s’agitaient dans le vent. Comme Médousa portait toujours une capuche sur la tête pour cacher ses yeux, c’était la première fois qu’Amos et Béorf contemplaient sa chevelure. Ils furent fortement impressionnés par le mouvement continuel des serpents. Dans la lumière crue de ce début d’après-midi, les cheveux dorés s’entortillaient pour former des boucles vivantes et scintillantes comme de l’or. Cette vision, magnifique et terrifiante à la fois, paralysa quelques secondes le porteur de masques et l’hommanimal.
— J’y vais ! cria Médousa.
La gorgone étira ses grandes ailes et se lança du haut de la falaise. Elle se stabilisa dans le vent avec habileté. Médousa savait anticiper les courants ascendants et les brusques mouvements d’air.
Elle repéra vite l’entrée de la grotte. Après quelques manœuvres d’approche, elle posa le pied dans le repaire du griffon. La jeune gorgone se glissa facilement dans l’ouverture rocheuse en rétractant rapidement ses ailes.
« Mission réussie ! pensa-t-elle. Reste maintenant à savoir si ce dragon est encore là ! »
Médousa enjamba le corps inerte du griffon et se dirigea vers le fond de la grotte. Un fort râlement attira son attention. La bête était bien là, cachée dans les ossements de chevaux. Des taches de sang coagulé et de grandes plaies ouvertes lui couvraient le corps. Sa respiration était irrégulière. De fréquents spasmes secouaient le dragon. Dans un ultime effort, il ouvrit à peine un œil et retomba immédiatement dans un profond sommeil comateux.
— Hum… Tu es en très mauvais état, murmura Médousa en se penchant sur la créature.
Elle lui caressa légèrement la tête, puis retourna faire signe à ses amis que tout allait bien, Amos et Béorf étaient inquiets et ce signe de la gorgone calma leur angoisse.
— Comment te ramener en haut maintenant ? demanda Médousa en se grattant la tête.
Regardant autour d’elle, elle vit un gros coffre de bois. Elle estima rapidement la taille du dragon et eut une idée. La gorgone vida le contenu du coffre de toutes les potions, fioles et élixirs. Seuls le grimoire et le pot de verre contenant un cœur humain furent conservés, Médousa estimant qu’un livre et un cœur étaient deux choses trop importantes pour être abandonnées.
La gorgone saisit ensuite le dragon sous ses pattes avant et le traîna jusqu’au coffre. La bête, molle et presque sans vie, n’offrit aucune résistance. Âgée de moins d’un mois, elle était tout de même assez lourde et Médousa eut du mal à l’installer en boule dans la malle de Baya Gaya. Le petit dragon n’avait pas l’air à son aise, mais c’était le mieux qu’elle pouvait faire. Il continua à râler, inconscient, lorsqu’elle referma solidement le coffre.
« Maintenant, se dit-elle, ce sera à ton tour, Amos ! Et j’espère que ta concentration s’est améliorée ! »
La gorgone tira le coffre vers l’entrée de la caverne et en saisit fermement les deux poignées latérales. Deux serpents dorés se détachèrent alors de sa chevelure, glissèrent sur ses bras et vinrent s’enrouler autour de ses mains. Agissant comme des cordes, ils allaient solidifier sa poigne et l’empêcher de lâcher le coffre en plein vol.
Médousa le souleva difficilement, ouvrit grandes ses ailes et se jeta dans le vide. Trop lourde, elle plongea dangereusement vers le bas de la falaise. Paniquée, elle tenta de capter le plus de vent possible avec ses ailes afin de remonter. Impossible ! La gorgone était maintenant trop lourde. Déséquilibrée, elle ne contrôlait plus sa descente.
Amos comprit qu’il devait rapidement faire quelque chose pour sauver son amie. Il ferma les yeux et leva ses deux mains au ciel dans un geste brusque et violent. Une forte bourrasque s’éleva de la mer, gonfla les ailes de la gorgone et la fit remonter d’un coup.
Médousa fit une fulgurante remontée. Si brusque qu’elle en eut un haut-le-cœur, Le porteur de masques recommença son mouvement et la gorgone gagna encore en altitude. De rafale en rafale, elle atteignit presque le bord de la falaise.
Amos la maintenait dans les airs, mais elle était incapable de manœuvrer pour se poser. Les bourrasques inattendues du garçon, le poids du coffre et le vent environnant la déstabilisaient en l’empêchant de bien contrôler ses ailes.
Béorf saisit alors la cape de son amie et en attacha la capuche à la poignée de son marteau de guerre en pensant : « Freyja m’a dit que cette arme me reviendrait toujours dans les mains, eh bien, c’est le moment de vérifier si elle disait vrai ! »
Le gros garçon lança son marteau vers Médousa en criant :
— ATTRAPE LA CAPE ! L’arme frôla de près Médousa. Tous ses cheveux-serpents s’étirèrent et des centaines de petites bouches attrapèrent alors le tissu. Magiquement, le marteau de Béorf traça une boucle dans les airs et revint vers son maître en traînant la gorgone par les cheveux.
Médousa tomba tête première dans l’herbe, culbuta, laissa échapper le coffre et termina sa course sur le dos, les jambes en l’air. Elle était sauve !
— Ça va, Médousa ? demanda Amos en s’approchant d’elle.
— Reste là, ordonna violemment la gorgone. Ne t’approche pas ! Il n’y a pas de protection sur mes yeux et je ne veux pas risquer que nos regards se croisent. Demande à Béorf de m’apporter ma cape et ma capuche !
— Voilà ! fit Béorf en lui donnant le vêtement. Ce marteau fonctionne véritablement… C’est extraordinaire ! Tu as vu, Amos, il est revenu directement dans ma main !
— C’est merveilleux ! s’exclama le porteur de masques. Tu as eu de bons réflexes et une très bonne idée. Sans toi, Médousa serait encore en train de virevolter dans les airs.
— Nous formons une bonne équipe ! conclut Béorf en aidant la gorgone à se relever.
— Oui…, confirma Médousa en passant sa cape. J’ai bien pensé tomber dans la mer en bas de la falaise. Merci à vous deux ! Maintenant, regardons le dragon. Il est dans le coffre et ce serait un miracle qu’il ait survécu à cet atterrissage.
Heureusement, le dragon était encore vivant. Le corps en boule et sa queue ramenée sous lui, il respirait faiblement. De toute évidence, il ne vivrait plus encore bien longtemps.
— Bon…, dit Amos pour faire le point, il nous faut maintenant quitter cette île au plus vite et aller secourir les béorites en mer. Dis-moi, Béorf, Freyja t’a bien dit que nous pouvions revenir à Upsgran avec Skidbladnir, le drakkar des dieux ? Si c’est le cas, je me demande où peut bien être ce fichu bateau !
Le gros garçon sourit gentiment, prit le menton d’Amos et lui tourna lentement la tête vers le centre de l’île.
— Il est là !